mercredi 9 décembre 2015

Bienvenue chez les Ch'tis

Marine le Pen sera, vraisemblablement, le 18 décembre 2016, élue présidente de la région Nord-Pas de Calais-Picardie dans une assemblée composée pour moitié de l'extrême-droite et pour l'autre d'une droite dure. La droite-molle aux affaires depuis trois ans a, comme Ponce Pilate avant elle, préféré tourner le dos au bas-peuple en maugréant un "démerdez-vous" que les observateurs accrédités font semblant de ne pas entendre. Pourquoi ne veut-elle pas voir le monstre dont elle accouche ? La gauche, elle, n'existe plus depuis des lustres ; quant aux écologistes, un temps porteurs d'espoir, il suffit d'écouter le vide des propos d'un Jean-Vincent Placé ou d'une Barbara Pompili, pour comprendre que les Noël Mamère se fassent discrets.
En appelant à voter pour ses amis Xavier Bertrand et Christian Estrosi, Manuel Valls et les siens ont au moins le courage de leur opinion et n'agissent pas différemment des barons de province qui – à si peu d'exception près que l'on peut désormais dire sans – ont, par leur inconséquence et leur incompétence, placé le Front national en pole position. Car finalement, le taux d'abstention le montre bien : le Front National ne prend pas le pouvoir par la volonté des électeurs : la moitié d'entre eux ne se déplacent même plus, écœurés qu'ils sont par la gabegie, la corruption générale et le népotisme dont ils sont les témoins quotidien. Marine le Pen et les siens, qui ne feront rien de mieux que leurs prédécesseurs, conquièrent le pouvoir sous la poussée conjuguée de Nicolas Sarkozy et de François Hollande, d'une part, du système libéral qu'ils défendent contre vents et marées, de l'autre. Le vote – je dis bien le vote – Marie le Pen serait-il la réponse politique a une impasse économique ? Bien sûr. Et bien sûr aussi que les immigrés (quelle que soit la raison de leur déplacement) ne sont pas la cause du problème, mais la conséquence d'une stratégie géopolitique et économique dont ne profite qu'une poignée de nantis même si un peu plus ont l'illusion d'en être.
Oui, "un con qui vote à plus de poids que deux intellos qui s'abstiennent". Et quand on a dit ça, bien au chaud calé dans son fauteuil en cuir, quel problème a-t-on réglé ou seulement fait avancé ? Qu'est-ce que cela change pour les 20% au moins de la population active totalement exclus des richesses produites et des 20% qui en tirent à grand peine de quoi survivre ? Est-ce par peur de rejoindre le troupeau des exclus que l'on détourne ainsi le regard de la réalité ? Est-ce la frayeur devant ses propres doutes qui amènent à stigmatiser ceux qui ont encore le courage de les regarder en face, comme l'a encore fait récemment Luc le Vaillant dans les colonnes de Libération ?
La fracture n'est pas uniquement économique et sociale, elle est d'abord intellectuelle et culturelle. Dans une société qui préfère des "employés" (soumis) à des "artisans" (créatifs), et où le travail a retrouvé son caractère étymologique, il ne faut pas s'attendre à autre chose que des certitudes minables qui ne remettent surtout rien en cause, à commencer par soi et le sacro-saint cadre économique.
Le Front national, qui sera la première force politique à l'Assemblée nationale en 2017 – qu'il remporte ou non l'élection présidentielle – n'est effectivement pas un parti comme les autres. Il n'est cependant pas le parti "anti-républicain" que prétendent ceux qui ont tout perdu ; le Front National annonce la fin de ce qui fait la République et que – jusqu'au bout – nous n'avons pas su entretenir.

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