mardi 27 mai 2014

L'Europe des épiciers

Depuis dimanche soir, les épiciers sont à la fête. Alors comme ça, le Front National est arrivé en tête des élections européennes de 2014, avec 25 % des suffrages exprimés… OUI MAIS, vue l'abstention, cela ne fait que 10 % des Français… OUI MAIS, si l'on regarde le nombre de voix, il en a obtenu un bon quart de moins qu'en 2012… Franchement, ça change quoi au résultat ? Avec ce genre de raisonnement, le FN ne réalisera pas un score de 25% à la prochaine consultation électorale, mais peut-être de 30% et pourquoi pas de 40%… de 50% ! Quelle que soit la façon de compter, le Front National sera, de loin, le principal représentant de la France : vingt-quatre élus sur les soixante-quatorze représentants la France. Un tiers.

Le Front National capitalise un mécontentement qu'aucun des soi-disant "partis de gouvernement" n'est en mesure d'endiguer. UDR-RPR-UMP, UDF-UDI-Modem, PS, PC, qui se succèdent au pouvoir depuis près de soixante ans, se révèlent incapables de proposer une alternative à un système révolu. Que dis-je, décadent ! Les énarques au pouvoir, formatés pour gérer le libéralisme, nous entraînent à la dérive. Cela pose une douloureuse question : qu'est-ce qu'un homme politique dépourvu de vision d'avenir ? Un imposteur. Ces gens-là ne font plus illusion. Ils ne nous font plus rêver. Jean-Luc Mélenchon a raison de dire : "Ils nous ont volé nos mots", en accusant les socialistes de se prétendre de gauche alors qu'ils mènent une politique de droite. Il lui aura fallu vingt ans pour s'en apercevoir ! alors que, depuis la nomination Laurent Fabius au poste de Premier ministre (1984), plus personne ne doutait de la véritable nature du Parti socialiste. François Hollande travaillerait pour la droite qu'il ne s'y prendrait pas autrement. En deux ans, il aura réussi à dégoûter de la chose publique un électorat plus dérouté que convaincu par les thèses du Front National. La gauche ne s'en relèvera pas de sitôt et cela ne laisse plus d'alternative qu'entre la droite et l'extrême-droite. L'UMP l'a bien compris qui se déchire pour surfer sur la vague bleue marine ! Pitoyable spectacle.
L'organisation monarchique de la vie politique française a favorisé l'émergence d'une caste d'aristocrates. Elle a vécu. À lui seul, le nombre de listes présentes constitue un désaveu cinglant de ce qu'en son temps Raymond Barre appelait le "microcosme". La sphère politique pullule de petites frappes – de la racaille dirait Nicolas Sarkozy – avides de pouvoir et d'argent pour la protection de leurs intérêts personnels. Chaque fois qu'ils s'engagent à "moraliser la vie politique", ils détournent des urnes des centaines d'électeurs. Il faudrait de leur part un geste fort pour restaurer un brin de confiance et couper l'herbe sous le pied du Front National : rembourser les milliards d'euros volés et détournés à leur profit et ceux de leurs ami(e)s. Qui commencera, alors que tous sont unis au Parlement dès lors qu'il s'agit de s'octroyer des privilèges (la retraite, entre autres) ?
Il serait cependant trop simple de  faire porter aux opportunistes politiques, seuls, la responsabilité de cette débâcle. Le système marche aussi grâce à ses collabos, ses Kerviel. Le clientélisme, sans lequel ses frasques l'auraient emportées depuis longtemps, lui assure une base dévouée. L'appareil idéologique mis en place a sapé le principe d'égalité et transformé la "démocratie française" en coquille vide. En privilégiant leurs intérêts individuels au projet commun qui fonde la nation, les oligarques prennent le risque de la faire exploser mais, depuis que le tonnerre gronde, ils ont appris à se boucher les oreilles. Alors, au prochain scrutin, il ne faudra pas s'étonner que le Front National caracole au-dessus des 30% pour le plus grand bonheur des épiciers.

mercredi 21 mai 2014

Flouté n'est pas joué

La méthode, jadis exceptionnelle, s'impose désormais comme LA règle : l'information peut se dispenser d'identifier. Il faudrait systématiquement flouter les visages, cacher les caméras, masquer les noms… Tantôt pour protéger la réputation des uns et la présomption d'innocence des autres ; tantôt pour garantir la sécurité d'un policier ou l'anonymat d'un informateur… À ce rythme, il ne sera bientôt plus question de montrer des images d'actualité. Des reconstitutions suffiront. De toutes les façons, à partir du moment où un sujet apparaît de dos, flouté, la voix déformée, il est facile de lui associer n'importe quel voix, n'importe quel discours ; personne ne s'apercevra du montage. Tout le monde conserve encore en mémoire la fausse interview de Fidel Castro, par Patrick Poivre-d'Arvor. Pour le reste : "Un être humain a été retrouvé mort ces derniers jours dans une région rurale (ou un quartier urbain)." Putain d'info ! À quoi bon "signer" son "papier" ou son "sujet" ? Il n'y a pas si longtemps, un journaliste protégeait juste ses informateurs d'une formule convenue : "D'une source bien informée…" ou "Selon une source proche du dossier…", puis assumait son travail – "Vous pouvez me faire confiance…" – et balançait ses infos.

Lorsqu'elle ne répond pas aux cinq questions essentielles qui la fondent – qui ? quoi ? où ? quand ? comment ? l'information vire immanquablement à la fiction et c'est bien ce qui se passe. Elle se réduit à un spectacle minutieusement mis en scène et sur le scénario duquel chacun émet un avis. Ainsi en était-il, ce 14 mai 2011, lorsque la France entière – journalistes en tête – criait au scandale devant les images de Dominique Strauss-Kahn embarqué menottes aux poignets vers la prison de Rickers Island, alors qu'elle restait scotchée devant ses écrans de télévision pour se repaître du spectacle ! Mais je me trompe peut-être, il ne s'agissait sûrement que de Gérard Depardieu diablement bien maquillé sur le tournage de Welcome to New-York, actuellement sur les écrans.
Rester "politiquement correct", taire les noms, masquer les visages, cacher ces seins que Mark Zuckerberg ne saurait tolérer sur le mur de son réseau social… plutôt que remettre en cause le traitement de l'information, privilégier de nouveau le fond sur la forme.
L'interprétation restrictive du "droit à l'image" a largement contribué à la disparition de l'information et préparé la société à l'accepter. "Enfin j'ai un droit et je peux le faire valoir ! Personne ne pourra plus montrer mon image sans mon consentement !"
Le petit Con. sur l'image (afin de préserver son anonymat, je ne donne que les premières lettres de son pseudo) posait fièrement dans sa chambre à coucher, en 1987, devant l'objectif d'Yvon le Mohican ; pour la sécurité du photographe, qui pourrait encore être accusé d'attouchement sexuel sur mineur, j'ai modifié son nom. Six ans plus tard, la justice (à quoi bon préciser, dans leur robe les juges se ressemblent) lui accordait quelques milliers d'euros de dommages et intérêts, considérant que cette image à la réalisation de laquelle il avait prêté son concours portait atteinte à son image ! Non, cette décision n'avait pas pour objectif de dissuader les photographes de mener un travail d'auteur. Les juges ne font pas de politique !
L'idée selon laquelle le sujet représenté et non l'auteur du cliché serait le véritable propriétaire de l'image fait ainsi son petit bonhomme de chemin. En 2006, un tireur m'a soutenu que les tirages qu'il réalisait de mes photos – alors que je le rémunérais pour cela – étaient sa propriété ! Soucieux de sa bonne réputation, je ne livrerai pas son nom, mais je conserve précieusement les messages dans lesquels il défend ainsi sa thèse ; au cas où.
Cette dérive ne manque pas de logique dans une société qui survit grâce à la déshumanisation et à la dépossession. Une société voyeuse qui ne veut pas dire son nom. Dans le fond, pourquoi ne pas regarder : puisque rien n'est identifié, ce que je vois n'est peut-être pas vrai. Et puisque ça ne se saura pas… pourquoi ne le ferais-je pas, moi aussi ? Avec la disparition de l'information, il serait logique que la législation relative à la diffamation évolue. Puisque l'on ne peut parler que de ce qui n'existe pas, toute personne qui osera parler de la réalité se rendra coupable de diffamation. Alors la jungle à la restauration de laquelle travaille le libéralisme pour exploiter en paix aura totalement repris ses droits : personne ne pourra plus parler de rien ni montrer quoi que ce soit, qui n'ait obtenu l'aval des puissants.

lundi 19 mai 2014

Non à l'Europe

 C'était jeudi dernier, au journal de 13 h de France2. Elise Lucet nous vantait les bienfaits du régime européen sur fond de développement de la Pologne. Regardez ce que l'on peut faire avec 67 milliards d'"aides" ? Et tous les petits Polacks interviewés de reprendre en cœur le même couplet : "Ah, mais c'est ben vrai ça ma bonne Madame, sans l'aide de l'Union européenne, jamais nous n'aurions enregistré de tels progrès !" On en reparlera dans dix ans. Si la diète européenne était si bonne, pourquoi les médias – car toute la presse a relayé dans ses colonnes la publicité payée par Bruxelles – n'ont-ils pas posé les mêmes questions à nos ami(e)s Portugais ou Grecs, ni demandé à nos ami(e)s Islandais les raisons du retrait de leur candidature à l'Union ? D'abord parce que, le 1er mai 2014, la Pologne fêtait le dixième anniversaire de son entrée dans l'Union, cela suffit à transformer un non-événement en actualité. Ensuite parce qu'un scrutin se profile à l'horizon d'où les eurosceptiques devenus des opposants actifs devraient sortir vainqueurs.
Une récente enquête conduite par l'Union européenne elle-même (ICI) traduit clairement l'exaspération des Européens face à une institution dépensière, qui dirige sans être élue. 59% des Européens n'ont pas confiance dans l'institution, 32% seulement si ! Les pays d'Europe du sud, dépecées par leurs voisins, sont écœurés : Les Grecs (81%), les Chypriotes (74%), les Portugais (70%), les Italiens (69%), les Espagnols (66%). Les trois nations occidentales ne sont guère plus favorables à l'Europe : 66% des Britanniques, 63% des Français et même 59% des Allemands ne lui accordent pas leur confiance.
Les publi-reportages diffusés en mai ont, évidement, occulté deux informations essentielles : d'un côté, le coût pour les Polonais des "aides" octroyées à leur pays ; de l'autre, le nom de leurs véritables bénéficiaires. Depuis 2000, la dette de la Pologne a été multipliée par cinq (ICI) : de 63 milliards de dollars (37% du Pib), elle dépassera les 300 milliards (60% du Pib) en 2014. L'endettement par habitant est ainsi passé de 1 650 dollars à plus 7 700 dollars dans un pays où le salaire minimum tourne autour des 500 dollars / mois (ICI) et aux inégalités criantes. Comme au Portugal, les contrats pour la réalisation d'infrastructures en Pologne ont été remportés par des grands groupes européens (français ou allemands) capables de corrompre fonctionnaires et politiciens ; les "aides" européennes permettent d'abord de soutenir l'activité de ces entreprises généreuses vis-à-vis de leurs actionnaires et de leurs ami(e)s Bruxellois.
L'Union européenne fait prendre à l'Europe le risque d'un embrasement sanglant. Elle aurait pu offrir la perspective d'un autre monde et agir comme un aimant au sein de l'Europe. Elle avait les moyens de soutenir une transition écolo-culturelle pour remplacer la spirale consumériste qui détruit tout sur son passage. Elle a préféré exacerber les nationalismes dont profitent les partis d'extrême-droite en accélérant la dérive libérale de ses États fondateurs. Pour cette raison, aujourd'hui je dis non à l'Europe.