mercredi 21 mai 2014

Flouté n'est pas joué

La méthode, jadis exceptionnelle, s'impose désormais comme LA règle : l'information peut se dispenser d'identifier. Il faudrait systématiquement flouter les visages, cacher les caméras, masquer les noms… Tantôt pour protéger la réputation des uns et la présomption d'innocence des autres ; tantôt pour garantir la sécurité d'un policier ou l'anonymat d'un informateur… À ce rythme, il ne sera bientôt plus question de montrer des images d'actualité. Des reconstitutions suffiront. De toutes les façons, à partir du moment où un sujet apparaît de dos, flouté, la voix déformée, il est facile de lui associer n'importe quel voix, n'importe quel discours ; personne ne s'apercevra du montage. Tout le monde conserve encore en mémoire la fausse interview de Fidel Castro, par Patrick Poivre-d'Arvor. Pour le reste : "Un être humain a été retrouvé mort ces derniers jours dans une région rurale (ou un quartier urbain)." Putain d'info ! À quoi bon "signer" son "papier" ou son "sujet" ? Il n'y a pas si longtemps, un journaliste protégeait juste ses informateurs d'une formule convenue : "D'une source bien informée…" ou "Selon une source proche du dossier…", puis assumait son travail – "Vous pouvez me faire confiance…" – et balançait ses infos.

Lorsqu'elle ne répond pas aux cinq questions essentielles qui la fondent – qui ? quoi ? où ? quand ? comment ? l'information vire immanquablement à la fiction et c'est bien ce qui se passe. Elle se réduit à un spectacle minutieusement mis en scène et sur le scénario duquel chacun émet un avis. Ainsi en était-il, ce 14 mai 2011, lorsque la France entière – journalistes en tête – criait au scandale devant les images de Dominique Strauss-Kahn embarqué menottes aux poignets vers la prison de Rickers Island, alors qu'elle restait scotchée devant ses écrans de télévision pour se repaître du spectacle ! Mais je me trompe peut-être, il ne s'agissait sûrement que de Gérard Depardieu diablement bien maquillé sur le tournage de Welcome to New-York, actuellement sur les écrans.
Rester "politiquement correct", taire les noms, masquer les visages, cacher ces seins que Mark Zuckerberg ne saurait tolérer sur le mur de son réseau social… plutôt que remettre en cause le traitement de l'information, privilégier de nouveau le fond sur la forme.
L'interprétation restrictive du "droit à l'image" a largement contribué à la disparition de l'information et préparé la société à l'accepter. "Enfin j'ai un droit et je peux le faire valoir ! Personne ne pourra plus montrer mon image sans mon consentement !"
Le petit Con. sur l'image (afin de préserver son anonymat, je ne donne que les premières lettres de son pseudo) posait fièrement dans sa chambre à coucher, en 1987, devant l'objectif d'Yvon le Mohican ; pour la sécurité du photographe, qui pourrait encore être accusé d'attouchement sexuel sur mineur, j'ai modifié son nom. Six ans plus tard, la justice (à quoi bon préciser, dans leur robe les juges se ressemblent) lui accordait quelques milliers d'euros de dommages et intérêts, considérant que cette image à la réalisation de laquelle il avait prêté son concours portait atteinte à son image ! Non, cette décision n'avait pas pour objectif de dissuader les photographes de mener un travail d'auteur. Les juges ne font pas de politique !
L'idée selon laquelle le sujet représenté et non l'auteur du cliché serait le véritable propriétaire de l'image fait ainsi son petit bonhomme de chemin. En 2006, un tireur m'a soutenu que les tirages qu'il réalisait de mes photos – alors que je le rémunérais pour cela – étaient sa propriété ! Soucieux de sa bonne réputation, je ne livrerai pas son nom, mais je conserve précieusement les messages dans lesquels il défend ainsi sa thèse ; au cas où.
Cette dérive ne manque pas de logique dans une société qui survit grâce à la déshumanisation et à la dépossession. Une société voyeuse qui ne veut pas dire son nom. Dans le fond, pourquoi ne pas regarder : puisque rien n'est identifié, ce que je vois n'est peut-être pas vrai. Et puisque ça ne se saura pas… pourquoi ne le ferais-je pas, moi aussi ? Avec la disparition de l'information, il serait logique que la législation relative à la diffamation évolue. Puisque l'on ne peut parler que de ce qui n'existe pas, toute personne qui osera parler de la réalité se rendra coupable de diffamation. Alors la jungle à la restauration de laquelle travaille le libéralisme pour exploiter en paix aura totalement repris ses droits : personne ne pourra plus parler de rien ni montrer quoi que ce soit, qui n'ait obtenu l'aval des puissants.

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